Jeudi 6 février 2003
SECURITE FINANCIERE
• LE MONDE | 05.02.03 | 13h02M. Mer veut "un gendarme des marchés puissant et compétent"
Cet entretien a été relu et amendé par Francis Mer.
Le gouvernement va réformer l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) au nom de l'emploi, mais aucune étude n'indique que l'un pénalise l'autre...
Ce sont les entreprises qui créent les emplois et, pour cela, il faut les aider à se créer, à se développer et à se transmettre. Pour se développer, il faut qu'elles puissent faire appel à des fonds propres autres que ceux qui proviennent de leurs résultats après impôts. Notre position sur ce dossier est parfaitement cohérente avec notre politique de soutien à l'emploi. Une des faiblesses majeures de l'économie française, c'est le trop petit nombre d'entreprises de taille moyenne. Il faut créer des entreprises de 500 ou 1 000 salariés. Notre objectif est donc d'inciter ceux qui ont gagné de l'argent à prendre le risque.
Le gouvernement réforme l'ISF alors que les plans sociaux se multiplient. N'est-ce pas une maladresse politique ?
C'est précisément pour défendre l'emploi que nous voulons inciter l'épargne à s'investir dans les entreprises. Le traitement social du chômage ne suffit pas. Il faut aussi une politique économique qui mobilise vraiment tous les leviers disponibles au service de l'investissement et de l'emploi.
La gauche vous reproche de ne pas avoir anticipé ces plans sociaux...
Il est clair que nous sommes dans une phase de ralentissement économique qui frappe le monde entier et qui n'a rien à voir avec la couleur d'un gouvernement, ou sa politique économique à court terme. Metaleurop ? Il y a des chefs d'entreprise qui se comportent comme des voyous, je suis d'accord. C'est inacceptable. Il faut essayer, dans la mesure du possible, de les remettre dans le droit chemin. Metaleurop-Nord, c'est choquant. On fera ce qu'il faut pour reclasser les salariés dans le bassin d'emploi. Mais la quasi-totalité des entreprises n'ont pas ces comportements.
Vous présentez un projet de loi dit de "sécurité financière". Quel diagnostic avez-vous établi de la situation française, après les affaires américaines (Enron, WorldCom...) ou européennes (Vivendi) avant de dessiner les contours de ce projet ?
A travers les exemples américains, plus qu'européens, nous avons tous découvert que le mode de fonctionnement des entreprises avait besoin d'être amélioré. Je vous rappelle qu'Enron était considéré comme un modèle de gouvernance. Il faut restaurer la confiance de l'épargnant dans la manière dont les chiffres sont émis, dont les entreprises sont gouvernées et dont certaines autorités s'assurent que les règles sont suivies.
Peut-on comparer les affaires Enron, WorldCom et Vivendi ?
Dans le cas d'Enron ou d'autres aux Etats-Unis il y a eu tromperie sur la marchandise. Dans le cas de Vivendi, il y a peut-être eu certains dysfonctionnements dans la gouvernance d'entreprise, mais je ne suis pas informé à ce stade qu'on ait mis en évidence l'absence de transparence des comptes. Ce n'est pas la même situation. Le système européen a démontré qu'il avait des qualités que n'avait pas le système américain.
Alors pourquoi légiférer ?
Le système économique repose sur la confiance. Or celle-ci a été écornée. La France préside le G7 : nous nous devons d'être exemplaires. D'autres pays réfléchissent aux mesures à prendre, comme l'Espagne ou le Royaume-Uni. Les Américains, eux, ont déjà légiféré, en catastrophe, en août.
Dans l'affaire Vivendi, aucun administrateur n'a pointé la dérive des comptes. Ces dysfonctionnements seront-ils corrigés ?
Cette loi n'est pas destinée à empêcher un conseil d'administration de prendre, en toute connaissance de cause, les risques qu'il veut prendre, dès lors qu'il est convaincu que c'est dans l'intérêt de la société. Le dérapage de Vivendi s'est joué en six mois, après une ou deux erreurs stratégiques et un renversement de conjoncture.
En quoi ce projet peut-il alors renforcer la sécurité financière ?
Nous ne sommes pas en mesure de créer une situation où l'épargnant sera garanti de la valeur de ses actions... La volatilité des marchés fait partie de la vie économique. En revanche, il faut que les chiffres soient suffisamment clairs dans leur définition et leur contenu.
Nous voulons donc créer les conditions pour que les commissaires aux comptes fassent leur travail sans risque de collusion avec l'entreprise, en gardant un regard extérieur et distancié. D'où la nécessité de séparer l'audit et le conseil : nous n'interdisons pas à un commissaire aux comptes d'avoir une activité de conseil d'un côté et une activité d'audit de l'autre, mais pas pour la même entreprise. Pour les sociétés cotées, nous souhaitons également imposer une rotation des personnes qui certifient les comptes tous les six ans, pour apporter un regard neuf sur l'entreprise et toujours maintenir une distance. Enfin, tout en faisant confiance à l'autorégulation de la profession comptable, nous souhaitons vérifier qu'elle fonctionne bien en créant un Haut Conseil du commissariat aux comptes.
Nous souhaitons aussi améliorer le fonctionnement et la transparence de l'assemblée générale. Pour cela, il nous a paru nécessaire d'obliger le conseil d'administration, par la voix de son président, à lui rendre compte de la manière dont fonctionnent les organes dirigeants de l'entreprise et les contrôles internes. Il devra encore être rendu compte à l'assemblée des opérations effectuées sur les titres détenus par les administrateurs et les dirigeants.
Cela suffira-t-il à rendre les entreprises vertueuses ?
Ce sera le mandat du gendarme des marchés financiers, la nouvelle Autorité des marchés financiers, l'AMF, qui naîtra du rapprochement de la COB et du CMF, que de s'en assurer. Pour cela, nous faisons une percée juridique en créant la première "autorité publique indépendante" en France, dotée de la personnalité morale, de ressources propres (50 millions d'euros de frais de fonctionnement), à même de recruter qui elle veut, responsable de ses actes. Cette autorité sera un gendarme puissant, compétent.
Ce projet de rapprochement de la COB et du CMF avait été largement dessiné par votre prédécesseur...
Tout à fait, mais nous, nous allons plus loin en donnant la personnalité morale à l'AMF ainsi qu'en lui donnant un pouvoir de sanction administrative.
Dans le fonctionnement des conseils d'administration, vous n'imposez pas la constitution de comités d'audit, majoritairement constitués d'administrateurs indépendants. Pourquoi ?
Nous avons pesé le pour et le contre. Finalement, et compte tenu de l'arsenal de mesures importantes introduites par ce texte, nous avons décidé qu'il fallait faire confiance aux entreprises et définir un minimum de règles en matière de gouvernance. D'abord parce que certaines notions, comme celle de l'administrateur indépendant, sont difficiles à définir, ensuite parce que les rapports Vienot, puis Bouton, ont fait prendre conscience aux entreprises qu'elles avaient intérêt, vis-à-vis du marché, à adopter un comportement transparent et responsable. Nous faisons donc confiance aux entreprises, mais si elles ne se montrent pas suffisamment déterminées, nous légiférerons.
L'actualité récente ne montre-t-elle pas que votre confiance est mal placée ?
Pas en France. L'accélération du changement en matière de gouvernement d'entreprise est nette, partout. Je répète, en outre, que l'entreprise devra expliquer à l'assemblée générale comment elle fonctionne. Elle devra le faire face à des actionnaires dont nous allons faciliter l'organisation en groupements. Nous allons supprimer l'agrément préalable du ministère de l'économie, pour permettre aux associations d'investisseurs, dès lors qu'elles sont représentatives, d'intervenir dans les assemblées générales. Le dialogue sera plus animé et créera une pression sur l'entreprise pour aller dans la bonne direction.
Vous avez dit que vous étiez favorable aux comptes trimestriels, que beaucoup critiquent ?
Personnellement, je pense qu'ils vont dans le bon sens en matière de transparence. Je ne suis pas d'accord avec l'argument selon lequel ils renforcent la volatilité. Certains acteurs du marché s'intéressent au court terme, d'autres au long terme. C'est la compétition entre des entreprises d'un même secteur auprès des investisseurs qui permettra de décider de ce qui est le mieux.
Propos recueillis par Jean-Michel Bezat, Sophie Fay et Laurent Mauduit • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.02.03
• LE MONDE | 05.02.03 | 13h20Le projet de loi essuie déjà le feu des lobbies
Une fois approuvé par le conseil des ministres, le projet de loi de sécurité financière va devoir surmonter trois épreuves.
La première est celle de la discussion parlementaire, au cours de laquelle vont se mettre en branle tous les lobbies concernés, déjà actifs au cours de sa rédaction. En tête de liste, celui des commissaires aux comptes et des experts-comptables. Sans s'opposer à l'interdiction pour les commissaires aux comptes de vendre du conseil aux sociétés qu'ils contrôlent, René Ricol, président de l'IFAC, la Fédération internationale des experts-comptables, a plaidé pour que soient autorisées les prestations de conseil correspondant à des "diligences directement liées à la mission d'audit". Et déjà, à l'occasion d'un colloque à l'Assemblée nationale le 27 janvier, Patrick Gounelle, président d'Ernst & Young, plaidant pour le maintien d'une "zone grise", a appelé à "ne pas diaboliser le conseil", qui permet, selon lui, d'accroître la compétence et la qualité de l'audit. Côté patronat, certains n'acceptent que de mauvaise grâce l'obligation de faire à l'assemblée générale un rapport sur l'organisation des travaux du conseil d'administration et les procédures de contrôle interne de l'entreprise.
Les critiques ont déjà commencé lors du colloque du 27 janvier. Premier reproche : le projet de loi ne s'attaque pas à toute la chaîne de l'information financière, mais seulement à certains maillons, alors qu'étaient attendues des mesures de régulation des agences de notation, des analystes financiers ou des banques d'affaires. Bercy refuse d'être "utopiste": les agences de notation, dont les deux principales sont américaines, ne peuvent être surveillées qu'au niveau américain ou mondial. Quant aux analystes, le ministère souligne qu'une organisation de la profession limitée à la France reste peu opérante, dans la mesure où beaucoup sont basés à Londres ; il est prêt toutefois à réserver un bon accueil aux propositions que prépare la profession, notamment la Société française des analystes financiers (SFAF).
Les associations d'actionnaires minoritaires font des critiques encore plus vives. Pour Colette Neuville, présidente de l'Association de défense des actionnaires minoritaires (Adam), la fusion de la COB et du CMF ne change rien pour ce qui concerne les missions ou les moyens de la future autorité. Son budget (addition de ceux de la COB et du CMF) ne sera pas augmenté, alors que celui de la SEC vient d'être doublé.
"RESPONSABILITÉ NULLE"
Surtout, Mme Neuville regrette qu'en matière de gouvernement d'entreprise il n'y ait pas un chapitre sur la "responsabilité": "Le défaut majeur de notre système est que l'on n'arrive pas à mettre en cause les responsabilités. En droit français, la notion de responsabilité est en principe très étendue, mais en fait, elle est nulle. Lorsqu'on engage une action pénale, cela fait beaucoup de bruit, mais l'instruction est longue, l'intérêt s'émousse jusqu'au procès, et la jurisprudence de la Cour de cassation considère de plus en plus que les fautes sont inséparables des fonctions. En outre, la procédure ne prévoit pas de réparations pour les actionnaires floués. Contrairement aux Etats-Unis, il n'y a pas en France d'"instruction civile". Lorsque des actionnaires veulent engager une action au civil, c'est à eux d'apporter les preuves. Nous demandons aussi une procédure de class action -recours collectif-."
Mme Neuville regrette enfin que les autorités, en France et ailleurs, ne s'attaquent pas directement aux problèmes de fonctionnement du marché et à la volatilité. Un regret que partage Jean Peyrelevade, président du Crédit lyonnais et de la commission financière de la Fédération bancaire française (Le Monde du 13 novembre 2002) ; ce dernier préconise par ailleurs de protéger les actionnaires des sociétés procédant à des acquisitions à marche forcée.
Le texte connaîtra son épreuve de vérité dans sa mise en œuvre, la pugnacité de la future AMF et du Haut Conseil du commissariat aux comptes dépendant de la personnalité de leur président et des membres de leurs collèges. A eux de définir le règlement général de la future AMF et de donner leur avis sur les normes d'audit applicables aux commissaires aux comptes.
Sophie Fay • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.02.03
• LE MONDE | 05.02.03 | 13h20Ce que prévoient les 88 articles
De la création de l'Autorité des marchés financiers (AMF) à l'encadrement du démarchage financier, en passant par la surveillance des commissaires aux comptes, le projet de loi de sécurité financière conçu par le ministre de l'économie et des finances, Francis Mer, avec l'appui du garde des sceaux, Dominique Perben, comprend 88 articles, classés en trois volets, sur une centaine de pages.
La modernisation des autorités de contrôle : le projet propose de fusionner la Commission des opérations de Bourse (COB), le Conseil des marchés financiers (CMF) et le Conseil de discipline de la gestion financière pour former l'Autorité des marchés financiers. Celle-ci aura le statut d'autorité publique indépendante, qui la distingue d'une autorité administrative indépendante classique car elle aura la personnalité morale. Sa mission : la protection de l'épargne investie en produits financiers, l'information des investisseurs et le bon fonctionnement des marchés. L'AMF, dont le président sera nommé par décret présidentiel, comprendra un collège de seize membres, dont six nommés par le ministre des finances, et une commission des sanctions de douze membres, présidée par un magistrat.
Le projet de loi unifie les deux organismes de contrôle des acteurs du marché français de l'assurance au sein d'une nouvelle Commission de contrôle des assurances, des mutuelles et des institutions de prévoyance (Ccamip) (Le Monde du 4 janvier).
La sécurité des épargnants : le texte prévoit une meilleure protection des consommateurs, en encadrant le démarchage financier, en introduisant un statut pour le conseiller en investissements financiers et en créant un fonds de garantie pour les assurances obligatoires.
La modernisation du contrôle légal des comptes et la transparence : elle repose sur la création d'un Haut Conseil du commissariat aux comptes, chargé d'assurer la surveillance de la profession en liaison avec la Compagnie nationale des commissaires aux comptes et avec les compagnies régionales, et de veiller au respect de la déontologie. Les contrôles du Haut Conseil s'appuieront sur le code de déontologie de la profession. Il donnera un avis sur ce code et sur des normes professionnelles, dites normes d'audit, que le garde des sceaux homologuera après avis du Haut Conseil ; mais c'est après avis de l'AMF qu'il homologuera les normes applicables au contrôle des comptes des sociétés cotées.
Les commissaires aux comptes peuvent conserver des compétences pluridisciplinaires dans le cadre de réseaux (conseil fiscal, stratégique...), mais ne pourront plus vendre des prestations de conseil ou de services aux sociétés qu'ils contrôlent.
Le texte propose plusieurs mesures pour renforcer la transparence des entreprises. Il demande notamment que le président du conseil d'administration ou de surveillance rende compte, devant l'assemblée générale des actionnaires, des méthodes utilisées pour l'organisation des travaux du conseil et des procédures de contrôle interne de la société. Les dirigeants et administrateurs devront rendre publiques leurs opérations sur titres. Le texte prévoit enfin de mieux associer les comités d'entreprise aux décisions prises par les actionnaires, l'assemblée générale pouvant être destinataire de l'avis du comité, notamment sur les décisions de fusion ou d'acquisition.
Sophie Fay • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.02.03
ericjeanloicbreton |
| 2003-02-06 13:35:08
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