"No smoking gun", aucun indice flagrant, mais un faisceau de présomptions. Tel semble être le dossier que présentera le 5 janvier au Conseil de sécurité Colin Powell, pour justifier une guerre contre l'Irak. Pour mieux comprendre le raisonnement de l'administration Bush, il est intéressant de suivre Jeffrey Goldberg qui, dans le dernier numéro du New Yorker, explique comment le Pentagone et la CIA ont modifié leur analyse des relations entre Saddam Hussein et Al-Qaida, dans le but d'y trouver la justification de leur stratégie de guerre préventive.
Selon les milieux du renseignement de Washington, apparemment proches de l'administration Bush, cités par le journaliste du New Yorker, et que l'on pourrait bien retrouver dans le rapport du secrétaire d'Etat, les liens entre le dictateur irakien et Oussama Ben Laden dateraient de 1993, date à laquelle les deux hommes auraient signé un pacte de non-agression, par l'intermédiaire du dirigeant islamiste soudanais Hassan al-Tourabi. Au milieu des années 1990, un émissaire d'Al-Qaida d'origine irakienne, Abu Abdallah al-Iraki, aurait été dépêché à Bagdad pour obtenir une coopération sur l'utilisation de gaz toxiques ; des membres de l'unité 999 de la police secrète auraient été envoyés en Afghanistan à cet effet.
Autre Irakien membre d'Al-Qaida, Abu Hajer al-Iraki, arrêté en 1998 en Allemagne et extradé aux Etats-Unis, aurait servi d'agent de liaison. Un autre encore, Abou Wa'el, assurerait les contacts entre Bagdad et les maquis islamistes d'Ansar-al-Islam qui contrôlent une petite enclave au nord de l'Irak, le long de la frontière iranienne. Ce groupe serait lié à Al-Qaida et donnerait asile aux Soldats du Levant (Jund al-Shams) opérant en Syrie et en Jordanie, où ils auraient organisé l'attentat qui coûta la vie à un fonctionnaire américain le 28 octobre. Son chef, Mussa'ab al-Zarkawi, un Jordanien d'origine palestinienne, aurait été soigné à Bagdad après avoir été blessé lors de l'intervention américaine en Afghanistan.
JUSTIFICATIONS A POSTERIORI
Pas de preuves directes, mais un faisceau de présomptions, et surtout une nouvelle méthode de recherche d'informations, initiée par le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, et son équipe de "faucons", mécontents de ce qu'ils considèrent comme la prudence excessive de la CIA dans la recherche et l'exploitation de renseignements, explique l'article. On y lit ainsi que, "dans la taxinomie -classification- de l'administration Bush, la CIA, parce qu'elle a longtemps minimisé la théorie de la connexion d'Al-Qaida -avec Saddam Hussein-, a été considérée comme faisant partie du camp des colombes. Les faucons l'ont accusée d'avoir politisé le processus de renseignement en rejetant des informations qui auraient confirmé cette connexion, et fourni ainsi à l'administration des preuves pour justifier son dossier sur l'Irak".
Jeffrey Goldberg décrit la visite en août 2002 de responsables du Pentagone au siège de la CIA : "Le département de la défense avait demandé à Shelton et Carney -leurs experts en espionnage- de réexaminer les renseignements recueillis par la CIA sur les relations entre les terroristes et les Etats qui les soutiennent, y compris l'Irak et Al-Qaida, de la manière suggérée par Rumsfeld quand il dirigeait la commission sur les menaces balistiques -contre les Etats-Unis- ; c'est-à-dire échafauder une hypothèse, et voir ensuite si les faits soutenaient cette hypothèse, plutôt que l'inverse." En clair, au lieu de tirer les conséquences du travail classique de renseignement, l'équipe Rumsfeld-Wolfowitz (son adjoint) était essentiellement intéressée à justifier a posteriori ses théories.
Dans l'ambiance de guerre programmée contre l'Irak qui prévaut à Washington, il était sans doute délicat pour la CIA de faire de la résistance. Selon un de ses responsables, cité par le New Yorker, elle a chargé un groupe d'analystes – la Cellule rouge – d'entreprendre "un type d'analyses différent, aller un peu plus loin dans les hypothèses et voir ce qu'on peut en tirer. Ils nous ont donné un rapport qui semblait assez hypothétique, puis qui nous l'est apparu beaucoup moins". Comme l'explique un ancien chef de la CIA, Robert Gates, au lieu de chercher une assurance à 99 %, en cas de risques exceptionnelles on peut se contenter de 50 %.
Patrice de Beer
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