|
 Le Point, n° 1592 Société, vendredi 21 mars 2003, p. 112
Prisons Trafic à tous les étages
Jean-Michel Décugis; Christophe Labbé; Olivia Recasens
Derrière les barreaux, tout s'achète, tout se vend, grâce parfois à la complicité de gardiens. Une dérive qui aurait rendu possibles les spectaculaires évasions de Fresnes et Borgo
Quand Hakan a ouvert la porte de son domicile, à l'heure du rendez-vous annoncé, quelle ne fut pas sa surprise de se retrouver face à trois gardiens de la prison de Fleury-Mérogis. Il n'en attendait qu'un.
Dix jours plus tôt, ce Turc d'une quarantaine d'années, repris de justice, avait récupéré le numéro de mobile d'un « maton » connu dans le milieu carcéral pour « rendre service ». Hakan voulait faire passer un téléphone portable à l'un de ses cousins, récemment incarcéré à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis pour trafic de drogue. Il avait donc pris contact avec le surveillant en question, qui avait lui-même fixé le lieu et le jour du rendez-vous.
« Je suis venu avec deux collègues », lui lance le surveillant, en guise de bonjour. Et d'expliquer : « Tu pourras faire affaire avec eux si un jour je ne suis pas là. » L'entretien va durer une demi-heure, le temps de tomber d'accord sur le prix, 750 euros, payés d'avance et en liquide.
C'est un sujet tabou, mais les détenus bénéficient parfois de la complicité de gardiens de prison pour se procurer portables, alcool, shit, lecteurs de CD, et même des armes. Les deux spectaculaires évasions qui viennent de se produire à la centrale de Fresnes (Val-de-Marne) et à la maison d'arrêt de Borgo (Haute-Corse) font peser la suspicion sur toute une profession. A Borgo, le 7 mars, c'est grâce à un portable caché dans sa cellule que le braqueur Joseph Menconi a prévenu ses complices venus l'aider à se faire la belle. Cinq jours plus tard, à Fresnes, on a également retrouvé un téléphone portable dans la cellule du mitard d'où s'est échappé le braqueur récidiviste Antonio Ferrara. Un détail qui embarrasse les responsables de l'administration. Ils parlent de « mystère », soulignant que le prisonnier avait été fouillé intégralement avant d'être placé dans cette cellule vide. En septembre 2002 déjà, on avait découvert dans la cellule d'Antonio Ferrara, détenu au quartier d'isolement de la Santé, 700 grammes d'explosifs et six détonateurs.
Détenus sur écoute
Dominique Perben, le garde des Sceaux, a tapé du poing sur la table. Une fois n'est pas coutume, il a ordonné des fouilles généralisées dans les prisons de Fresnes et des Baumettes, à Marseille. Bilan : quelques batteries, des puces de téléphone mobile et un peu de shit aux Baumettes, autant dire pas grand-chose. Mais, comme l'a admis Marc Allaman, le directeur du centre pénitentiaire de Marseille, « il est difficile de garder le secret absolu sur une opération de cette ampleur ». Quant à la fouille opérée à Fresnes, elle n'a rien donné. De manière générale, d'ailleurs, les fouilles s'avèrent peu efficaces. Ainsi, à Fresnes justement, un seul portable a été trouvé en 2001 et un autre depuis le début de l'année. Pourtant, comme l'explique au Point un officier de police, « nous avons actuellement sur écoutes des voyous qui communiquent avec des détenus de Fresnes via des portables ». De source policière, on laisse entendre que, si l'on ne trouve jamais rien, c'est parce que tout disparaît avant la fouille. « Quand on fait une perquisition dans un appartement, on arrive toujours à trouver ce qui est dissimulé. A plus forte raison dans une cellule de 9 mètres carrés », s'étonne l'officier. Ultime précaution pour les téléphones portables : les détenus ne gardent sur eux que la puce. La plupart du temps, les mobiles passent de main en main dans la prison, via des gardiens ripoux ou des « auxi », détenus qui participent à l'entretien de la prison et jouissent de fait d'une certaine liberté de mouvement. C'est le « propriétaire » du portable qui fixe le tarif horaire des communications. En prison, le téléphone qui circule le plus, c'est le P810 d'Ericsson, parce qu'il peut facilement passer en pièces détachées.
« Dans deux des secteurs de Fleury-Mérogis, on a les gardiens dans la poche, pour les autres on se débrouille, explique Hakan, on démonte le téléphone portable, on enveloppe chaque bout dans du papier carbone pour que cela ne sonne pas au détecteur de métaux. »
Au parloir, le détenu prend discrètement le paquet et le glisse à l'intérieur de la poubelle. A charge pour un « auxi » de le récupérer.
« Il y a des surveillants qui mettent le doigt dans l'engrenage de la corruption », reconnaît Céline Verzeletti, secrétaire nationale de l'Union générale des syndicats pénitentiaires-CGT. « Cela tient en partie au manque de motivation. Beaucoup se retrouvent gardiens de prison parce qu'ils n'ont pas pu faire autre chose. » Au dernier concours de surveillants, il a fallu baisser le niveau de sélection afin de pourvoir 1 200 postes. Selon l'Ufap, le principal syndicat pénitentiaire, seuls 761 candidats avaient été reçus après la première correction des copies. Il faut dire que le salaire n'a pas de quoi attirer l'élite estudiantine. Un gardien stagiaire débute à 1 114 euros brut. Et il se retrouve face à des caïds qui roulent sur l'or. D'où certaines tentations. D'autant que la frustration n'est pas seulement financière. Le maton est méprisé par les détenus et à l'extérieur son travail est déconsidéré. Les syndicats pénitentiaires expliquent surtout la porosité des prisons par le manque d'effectifs. « Dans un grand centre comme Fresnes ou Fleury-Mérogis, les cellules ne peuvent être fouillées en moyenne que tous les deux mois », précise Céline Verzeletti. Et les syndicats montrent du doigt familles, avocats et visiteurs de prison, qui peuvent, via le parloir, faire passer aux détenus téléphones portables, alcool ou drogue. Le prisonnier est fouillé à l'entrée et à la sortie du parloir, mais pas les visiteurs. Egalement dans le collimateur des syndicats : les services techniques qui fournissent nourriture et linge.
Tout se monnaie
Autre faille dénoncée par les gardiens : la hauteur insuffisante des murs d'enceinte. Il arrive que des complices jettent par-dessus les clôtures au moment des promenades toutes sortes d'objets emballés dans des couches-culottes, des balles de tennis ou des bouteilles de yaourt à boire. « Un argument fourni par l'administration pour ne pas dire que le mal vient de l'intérieur », selon Karim Achaoui, l'avocat d'Antonio Ferrara. Interrogé par Le Point sur les raisons de la porosité des prisons, le ministère de la Justice n'a pas été en mesure de nous communiquer la moindre information.
« Tout ce que tu trouves dehors, tu l'as en prison. Il suffit d'avoir du fric », explique Abdel-Hafed Benotman (1), 41 ans, ancien braqueur reconverti dans l'écriture, qui participe à Ban public, une association d'information sur la prison. Tout se monnaie : une place dans un bon atelier, un steak en plus, une douche supplémentaire, la porte de sa cellule laissée ouverte... « Au bout de trois jours de prison, un détenu est affranchi, il sait à quel gardien s'adresser pour faire entrer un portable ou autre chose. » Chaque « service » ou marchandise a son tarif. « Il varie selon le nombre de surveillants corrompus : plus il y en a, moins c'est cher », indique Abdel-Hafed Benotman. Un portable se négocie entre 450 et 760 euros, une bouteille de pastis ou de whisky autour de 150 euros, une arme entre 2 000 et 4 000 euros, des baskets 350 euros. L'essentiel de ce qui entre, c'est l'alcool, la nourriture et les revues pornographiques. Le vin transite dans des briques de jus de raisin, le whisky dans des packs de lait, les alcools blancs dans des bouteilles de limonade... Le matin pour le soir même, un détenu peut commander en douce, moyennant 100 euros, un repas chez un traiteur. L'apogée du trafic, c'est en période de fêtes. « Certains gardiens multiplient par quinze leur salaire en fermant les yeux sur les colis reçus par les détenus et en prélevant leur dîme au passage », explique Karim Achaoui.
Grosse consommation de shit
En prison, les trafics profitent à environ la moitié des détenus. Parmi eux, deux catégories : « Les trafiquants de drogue qui continuent de faire leur business derrière les barreaux, et puis les braqueurs et les voleurs en tout genre, qui font jouer leur réseau à l'intérieur et à l'extérieur de la prison », précise Me Achaoui. Dans les établissements pénitentiaires où les « magouilles » sont importantes, la hiérarchie entre détenus a changé, comme l'explique Abdel-Hafed Benotman : « Tout en bas de l'échelle, on ne trouve plus le "pointeur" [le violeur], mais le "clodo", celui qui n'a pas de quoi se payer des extras. » L'une des dépenses les plus importantes pour les détenus, c'est le cannabis, qui est surconsommé en prison. La drogue transite essentiellement par la famille au parloir. « Les matons ferment les yeux et récupèrent au passage jusqu'à la moitié du shit », indique Hakan. « C'est une hypocrisie sans nom que l'on est en train de payer par des évasions spectaculaires », prévient Karim Achaoui. En laissant se développer les trafics de toute sorte, certains gardiens espèrent ainsi acheter la paix sociale...
Encadré(s) :
Ces gardiens qui ferment les yeux
Daniel C. , 50 ans, spécialiste en placements financiers, a été écroué pendant quatre mois à la maison d'arrêt de Toulouse-Saint-Michel pour un délit financier :
« La prison, c'est un monde fermé avec comme lois la soumission, le caïdat et le silence. Les gardiens sont au centre de ce système. Une solidarité se crée sur le dos des détenus. Si un règlement de comptes doit avoir lieu, et s'ils l'estiment nécessaire pour la paix de l'établissement, ils laissent faire, et en bout de course, l'incident ne figurera nulle part... Il a fallu que j'arrive en prison pour qu'on me propose de la drogue. Je n'avais jamais fumé de joint. On m'a proposé des pavés de shit de 100 grammes. Il est clair que la drogue vient des parloirs. Mais si elle arrive dans les cellules, c'est parce que des gardiens ont accepté de fermer les yeux, en ne faisant pas les fouilles réglementaires.
Oui, il y a de l'argent qui circule. Pour cantiner, par exemple, pour obtenir telle marque de dentifrice, pour n'importe quoi. Les gardiens ne sont pas en dehors de ce système. Au propre comme au figuré : ils ont les clés de toute la prison. En général, la hiérarchie administrative n'ignore rien de ce qui se passe dans les couloirs ou, pour le moins, elle ferme les yeux. La consigne, c'est : "Pas de problème." » Benoît Frausseilles
Note(s) :
1. « Les forcenés » et « Eboueur sur échafaud » (Rivages noir).
Catégorie : Anecdotes/Société Sujet(s) uniforme(s) : Prisons et détenus Taille : Long, 1245 mots
© 2003 Le Point. Tous droits réservés.
Doc. : 20030321PO159211201
|