Le Point, n° 1592 Monde, vendredi 21 mars 2003, p. 46
Matériel Les robots du champ de bataille
Jean Guisnel
Quels matériels pour intervenir en « zones urbaines hostiles », infestées de snipers ou de mines ? Le Pentagone et son agence de recherche avancée ont accouché d'engins inouïs.
En terrain libre, c'est-à-dire sans obstacles que ne sauraient vaincre des forces puissamment armées, dont les combattants sont à couvert dans des véhicules blindés et environnés par des nuées d'avions spécialisés dans le soutien rapproché (Close Air Support), les forces américano-britanniques ne devraient pas avoir à craindre les troupes irakiennes.
Mais les leçons des combats urbains récents les plus farouches, notamment en Bosnie, sont prises très au sérieux par les troupes de l'US Army et du Marine Corps. D'autant plus que celles-ci n'y sont pas vraiment accoutumées, et que les entraînements dans les villes moyen-orientales reconstituées dans les déserts américains ont démontré qu'elles pourraient avoir à souffrir d'une résistance sans doute hypothétique, mais néanmoins possible.
Pour ces raisons, et depuis des années, le Pentagone et son agence de recherche avancée, la Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency), travaillent sur de nombreux scénarios de guerre robotique.
Ces travaux ont visé à déterminer quelles seraient les technologies les plus utiles pour des interventions en zones urbaines hostiles. Objectif : protéger des fantassins débarqués de leurs engins blindés et qui ne peuvent sans risque majeur pénétrer dans des zones fortement défendues par des combattants hostiles, ou par des pièges de tout type, dont les mines. Ces études ont été menées en collaboration avec le Defense Science Board, notamment à Fort Benning (Georgie) et ont associé des officiers ayant combattu sur les terrains les plus difficiles que les fantassins américains ont eu à connaître au cours des dernières décennies, lors des interventions sur l'île de la Grenade (opération Urgent Fury, 1983), à Panama (Just Cause, 1989), dans le Golfe lors de la guerre de 1990-1991 (Desert Shield et Desert Storm), à Haïti (Uphold/Restore Democracy, 1994) ainsi que dans les Balkans.
Engins démineurs
D'autres travaux ont été menés, qui ont débouché sur des réalisations d'engins capables de mener des reconnaissances dans des immeubles ou des terrains découverts, mais aussi de gérer à partir de plates-formes automatiques d'autres engins telécommandés aptes à parcourir de plus grandes distances, voire de lancer des minirobots volants pouvant explorer des étages d'immeubles. Exemple : le MDARS. Il s'agit d'un système que les militaires appellent, dans leur inimitable jargon, un « robot marsupial », développé par le Space and Naval Warfare Center de San Diego (Californie). En fait, une grosse caisse à savon sur quatre roues destinées à lui donner une bonne mobilité, avec des caméras pour se faire guider par des opérateurs, et qui emporte deux engins à grande distance, grâce à son moteur Diesel.
Le premier de ces « petits », l'Urbot, est un minuscule véhicule à chenilles très léger, mais tout de même capable de franchir des fossés ou un petit obstacle, voire de grimper des escaliers. Dès que le MDARS est arrivé dans sa zone d'action, il largue donc ce robot à chenilles, qui va vivre sa vie et fouiller la zone dangereuse. Mais le robot porteur dispose d'un autre équipement : un étonnant petit (30 cm de diamètre) hélicoptère, l'iSTAR, apte à toutes les manoeuvres d'un engin de ce type, naturellement doté de divers « senseurs » (caméras, télémètre, etc.) lui permettant de repérer à distance des forces hostiles. Quand sa mission est terminée, son opérateur peut le faire se reposer sur le MDARS, pour que tout le monde rentre au bercail. La documentation technique du Pentagone précise que les premiers essais de ce système ont été conclus avec succès en septembre 2002, et que de nouveaux essais doivent être conduits avec un iSTAR encore plus minuscule (10 cm de diamètre) qui ira tranquillement faire ses petites manoeuvres, tout seul avec l'Urbot. On imagine que les militaires vont se servir du terrain d'essai grandeur nature de l'Irak pour terminer la mise au point rapide de ces marsupiaux d'un genre nouveau.
Il y a fort à parier que la vraie utilité des robots guerriers sera, dans cette guerre, celle d'engins démineurs. Indispensables pour aller vérifier un véhicule piégé ou pour tester un barrage suspect. De nombreux modèles sont en cours de mise au point, mais le plus opérationnel paraît être le Solem, de la firme Foster-Miller, si léger qu'il peut être porté dans une valise, et donc déployé au sein d'unités légères au plus près de la ligne de front -
Encadré(s) :
Un robot et son hélico
Robot « marsupial », le MDARS emporte deux sous-systèmes : l'Urbot à chenilles, et le petit hélicoptère caréné iSTAR. Une manière de pénétrer sans risque dans des zones trop dangereuses pour les combattants.
Le robot Solem
Déjà opérationnel et en dotation dans des unités déployées au Koweït, cet engin chenillé équipé d'une caméra est surtout destiné à des opérations de reconnaissance. Il opère aussi bien le jour que la nuit, est amphibie, transportable dans une valise et dispose de senseurs multiples, y compris pour mesurer la présence de toxiques chimiques ou biologiques. Il peut également emporter une arme à feu ou des grenades explosives ou fumigènes. Les instructions lui sont transmises soit par radio, soit par fibre optique
Le Robart III
Si l'un des palais de Saddam Hussein n'est pas détruit par l'offensive américaine, le Robart III est le robot idoine pour vérifier qu'il ne contient ni pièges ni chausse-trapes. Il s'agit d'une « plate-forme de démonstration » associant un robot maître, joliment nommé Robart III, et une demi-douzaine d'esclaves arachnéens qui se dispersent à la commande, pour observer et prendre des mesures avant de le rejoindre. Tout ce petit monde est relié par liaison radio et capable de se déplacer seul dans son environnement, pour explorer par exemple des pièces lointaines. Initialement conçu pour surveiller des entrepôts militaires, Robart III est armé, mais pas pour tuer. Un canon quadritube lance des traits propulsés par air comprimé
Catégorie : Politique nationale et internationale Sujet(s) uniforme(s) : Sports et loisirs Taille : Long, 766 mots
Depuis le conflit en Afghanistan, les Etats-Unis ont élaboré des armes high-tech. L'Irak sera leur terrain d'essai. E-bomb, robots... Revue de détails.
Jean Guisnel
Depuis la guerre du feu, tous les conflits ont été utilisés pour mettre au point et tester de nouvelles armes. Dans la lutte perpétuelle de l'épée contre la cuirasse, des adversaires de puissances équivalentes tentaient des percées visant à vaincre l'adversaire. Avec la fin de la guerre froide, pourtant, et donc celle de l'équilibre de la terreur entre les Etats-Unis et l'URSS, les choses ont évolué. Les attentats du 11 septembre 2001 ont démontré à des Etats-Unis sidérés qu'un adversaire sans moyens technologiques ni soutien étatique significatif, armé de sa seule détermination, était en mesure de mettre un géant à genoux. Mais, depuis, Goliath s'est ressaisi, et la première démonstration en a été donnée lors de la guerre contre les talibans afghans. Bien sûr, il s'agissait d'un affrontement asymétrique entre, d'une part, une armée de gueux dépenaillés et, de l'autre, la première puissance économique et militaire de la planète.
« Révolution militaire »
Celle-ci a démontré à cette occasion que, si elle n'était pas capable de trouver, d'arrêter et de châtier dans l'immédiat les auteurs de l'une des pires humiliations de son histoire, elle avait su à tout le moins remodeler son outil offensif. Bien plus que la guerre du Golfe de 1991, la guerre contre les talibans aura permis de voir émerger, et de mettre en oeuvre sur le terrain, cette « révolution dans les affaires militaires » théorisée par un très discret gourou du Pentagone, Andrew Marshall, directeur de l'Office of Net Assessment, octogénaire, mais bon pied bon oeil, et tête bien faite. Cette révolution dans les affaires militaires est illustrée de manière plus qu'explicite par deux armes utilisées en vraie grandeur lors du conflit afghan.
L'une d'entre elles est la Joint Direct Attack Munition, ou JDAM. On prend une bombe à gravitation tout ce qu'il y a de classique, dite « lisse », pratiquement inchangée depuis la Seconde Guerre mondiale, et on lui adapte un kit comprenant des ailerons et un petit système de navigation par satellite GPS. Tous les avions de l'arsenal américain, ou presque, peuvent en emporter des quantités : 24 pour le B1-B Lancer, 16 pour le B-2 Spirit, 12 pour le B-52 Stratofortress. Il suffit à l'équipage de ces appareils d'entrer dans l'ordinateur de la bombe les coordonnées précises des points à frapper, et l'engin, largué à 30 kilomètres du point d'impact, atteint individuellement sa propre cible, avec une précision de 13 mètres. Résultat : les « tapis de bombes » n'ont plus d'utilité, et les frappes sont à la fois plus précises et nettement moins chères... Pourquoi parle-t-on de « révolution dans les affaires militaires », ou RMA (pour Revolution in military affairs) ? Parce que ces frappes technologiques sont permises par l'association des outils de positionnement (les satellites GPS) et de communication : pratiquement chaque chef de section d'infanterie peut réclamer une frappe « individuelle » car il dispose des radios permettant de transmettre directement un ordre précis au bombardier qui effectue des cercles à haute altitude.
Or c'est en Afghanistan que cette JDAM a été utilisée pour la première fois à une telle échelle, et avec un tel succès tactique qu'il est acquis que, lors des frappes contre l'Irak, elle constituera sans doute le plus des armes aériennes utilisées.
Seconde innovation : l'étonnant couple Predator/Hellfire. Là, c'est un drone, un avion télécommandé (mais par des pilotes de chasseurs F-15, qui n'en sont pas encore revenus), armé de missiles antichars Hellfire conçus pour l'hélicoptère d'attaque AH-64 Apache, équipé d'une caméra de télévision qui transmet par satellite, en temps réel, les images au centre de commandement. C'est le positionnement par satellite, les flux énormes d'informations et de données techniques également transmises par satellite qui ont permis de frapper des cibles identifiées précisément, en Afghanistan, comme plus tard au Yémen. RMA, encore...
Une puissance écrasante
On ne sait évidemment pas tout de la future guerre. Dans sa propagande sans retenue pour ce conflit ardemment désiré, l'administration Bush a voulu, jusqu'au déclenchement des hostilités, démontrer que sa puissance est écrasante, et n'a accepté de dévoiler qu'une seule arme nouvelle, la MOAB. Il y a fort à parier que d'autres innovations seront introduites au cours de ce conflit, dont des robots pour le combat urbain, et peut-être même la e-bomb, cette arme que l'on dit un peu facilement « propre » car elle ne frapperait que les installations électriques et électroniques, et pas les êtres humains. Voire... Dans tous les cas de figure, et face à l'énormité de l'arsenal déployé contre eux, Saddam Hussein et son régime ne peuvent compter que sur des procédés inattendus pour espérer gêner leurs assaillants...
Pour le reste, et jusqu'à plus ample informé, on retiendra que des méthodes nouvelles ont été mises en oeuvre, qu'une part considérable de la logistique et des approvisionnements a été confiée à des entreprises privées. Ce qui ne manque pas de pertinence quand on sait que les 250 000 hommes et plus déployés dans le Golfe reçoivent tout, absolument tout, y compris les tomates et l'eau minérale, du continent américain. Les réseaux informatiques tactiques ont aussi été installés par des entreprises privées sous-traitantes du Pentagone. Des entreprises plus que prospères
« La mère de toutes les bombes »
L'arme est inimaginable de puissance de feu. Un dérivé du napalm (plus de 9 tonnes) utilise l'oxygène de l'air comme comburant et l'explosion libère une telle énergie que cette arme « thermobarique » est parfois qualifiée de « sub-atomique ». La présentation de la MOAB (Massive Ordnance Air Blast), aussitôt rebaptisée « Mother of all bombs » (la mère de toutes les bombes) par l'US Air Force, a été faite sur un champ de tir de Floride, dans l'évident dessein d'impressionner Saddam Hussein, qui a pu imaginer son effet sur ses chers palais.La redoutable MOAB, guidée par satellite, est la plus grosse bombe non nucléaire existante